Editorial - April 28, 2022

Guest List : Interview avec Driver

This article is part 10 of 11 in the series: Guest List

Depuis l’Âge d’Or des 90s, Driver fait partie des figures emblématiques de la Culture Hip-Hop, en tant que jeune passionné devenu rappeur, podcasteur, animateur, auteur, producteur, comédien… D’innombrables casquettes en lien avec le Rap et les musiques du monde, qu’il assume fièrement et avec succès grâce à un seul et unique élément clé : la Passion avec un grand “P” !

Prêt à rouler avec Driver dans les locaux de Paroles Véritables – Crédit photo : @cmichalet sur Instagram

Dans le cadre de la sortie de son autobiographie J’étais Là – 30 ans au coeur du rap, co-écrite avec le journaliste Ismaël Mereghetti, aux éditions Faces Cachées, j’ai pu me glisser dans l’agenda du “Maire de Sarcelles” pour un entretien inspirant, plein d’énergie positive et bien évidemment, passionnant ! S/O à Paroles Véritables pour l’accueil.

Herbby : Quel est ton premier souvenir de Hip-Hop ?

Driver : Waouh… Je pense que c’est l’émission de télé H.I.P. H.O.P. de Sidney, en 1984. C’est la première fois que je lis et que j’entends le mot Hip-Hop ! Sidney anime l’émission, on voit des mecs danser, quand ils sont debout, ils appellent ça le smurf et quand ils sont au sol, ils appellent ça le break. Avec mon frère, on était scotchés, on se demandait ce que c’était. On essayait de reproduire les pas de danse sauf quand ils tournaient sur la tête, ça nous faisait peur… (rires) J’étais pas mal au sol et je maitrisais quelques blocages grâce au passage de l’émission qui s’appelait “La Leçon”. Ils décomposaient chaque pas de danse pour qu’on puisse apprendre. En plus, dans mon quartier à Sarcelles, il y a le Centre Commercial Les Flanades avec un sol assez glissant et les quelques danseurs de la ville venaient danser en bas de chez moi. Quand je sortais pour aller jouer au ballon, je m’arrêtais pour les regarder smurfer et breaker comme à la télé. Et parmi ces danseurs, des fois il y avait Passi, Stomy Bugsy, Rico…

Air Jordan 3 Retro x Tinker “White/University Red” aux pieds de Driver – Crédit photo : @cmichalet sur Instagram

H : Parle-nous de tes débuts dans le Rap, avant l’ère des réseaux sociaux : tes influences, le déclic, ton nom, ton premier album Le Grand Schelem (1998)…

D : Le déclic vient de l’émission Deenastyle sur Radio Nova, animée par DJ Dee Nasty aux platines et Lionel D au micro qui rappait, improvisait et donnait la parole aux rappeurs invités. Tous les Dimanches soirs, plein de rappeurs de Paris et sa banlieue venaient poser, faire des freestyles… et avec mon frère, on enregistrait tout sur cassette et on apprenait ça par coeur ! À l’époque, j’étais au collège et je rappais tous ces textes sans dire que c’était pas les miens… Jusqu’au jour où un camarade de classe a crié : “Mais ça vient pas de toi ça, c’est MC Solaar !” Et ce jour-là, j’ai tellement eu honte que je suis rentré chez moi et je me suis dit que je devais écrire mes propres textes pour leur montrer que je pouvais le faire. Du coup, peu de temps après, j’ai rappé à nouveau au collège et j’ai dit à mon camarade : “Et ça, c’est qui ?” Il m’a répondu : “Je ne sais pas…” Et j’ai répliqué : “Parce que c’est moi !” À partir de ce moment, j’ai arrêté de voler les textes des autres.

Le nom Driver vient du fait qu’à cette même époque, je ne savais pas faire du vélo et pour se moquer de moi, mes potes ont commencé à m’appeler “Driver Le Conducteur”. Aujourd’hui, je sais faire du vélo mais je ne sais pas conduire une voiture donc la plaisanterie marche toujours ! (rires)

Cover du premier album de Driver, Le Grand Schelem (1998) via Discogs

Pour revenir à mon premier album, j’ai voulu mettre en avant une atmosphère différente de ce qui se faisait à l’époque. On était en train de basculer vers un rap de rue et moi j’ai voulu faire un projet très positif. Sachant que j’ai enregistré cet album dans une période de tension, de division et de guerre de quartiers à Sarcelles. Malgré ça, j’ai réussi à faire un album plutôt souriant et joyeux alors que c’était le chaos autour de moi. Mais c’était la chance de ma vie et je ne voulais pas juste faire un disque qui marche. Je voulais être différent pour créer un chemin et pouvoir durer dans le temps car si tu reproduis ce qui existe déjà, ça peut être cool un moment mais on va garder l’original, pas toi. J’ai fait cet album chez Polydor, il y avait du budget donc j’ai pu bosser dans de bonnes conditions et me faire plaisir. On a fait venir des musiciens sur certaines productions, on s’est permis de faire rejouer des basses pour avoir des basses live, on a fait venir une chorale gospel pour le morceau Changer de Vie… En plus, on a enregistré l’album pendant l’été de la Coupe du Monde 1998 donc il y avait une ambiance de ouf !

On set avec Driver – Crédit photo : @cmichalet sur Instagram

H : Aujourd’hui, tu es toujours rappeur mais tu es également podcasteur, animateur, auteur, producteur, comédien… Quelles sont les clés qui te permettent de jongler entre toutes ces casquettes avec succès ?

D : La passion. Si tu n’es pas passionné, tu ne peux pas t’organiser et tu abandonnes certains projets. Je tiens à garder toutes les casquettes que tu as énumérées car j’aime chacune d’entre elles. Souvent, quand je parle de mon parcours à des jeunes rappeurs, je leur dis qu’en gros j’ai commencé à rapper en 1990 et que j’ai sorti mon premier album en 1998… Ils disent : “Quoi ? 8 ans ? Mais qu’est-ce que t’as fait pendant tout ce temps ? Moi j’aurais arrêté !” Pendant ces 8 années, j’ai rappé et j’ai fait grandir mon nom jusqu’à ce que mon travail me permette d’obtenir un deal en maison de disque. Si tu n’as pas la passion, tu vas t’arrêter au moindre obstacle.

Jusqu’à maintenant, j’aime trop les histoires des gens qui partent de rien et qui arrivent à quelque chose. Ce qui me plaît le plus dans mes podcasts, c’est quand je demande aux guests de raconter leur carrière et qu’ils expliquent à quel point c’était dur d’atteindre leurs objectifs. D’ailleurs, je viens de commencer un livre sur Mac Miller et l’auteur commence par raconter son grind, comment il bossait pour faire grandir son nom et c’est magique ! Quand je lis ça, j’ai des frissons parce que ça me rappelle mon histoire, même si notre histoire est différente. Ça me rappelle quand une personne me disait qu’elle avait entendu et kiffé un de mes freestyles, je rentrais chez moi et je dormais bien !

Tout ça passe par la passion. Si tu n’as pas la passion, tu n’apprécies pas ces moments. Tu vas juste chercher à être payé ou viser le disque d’or etc mais ce n’est pas que ça. On aime la musique d’abord.

On set avec Driver – Crédit photo : @cmichalet sur Instagram

H : Tu es notamment connu pour ton format Roule avec Driver qui est focus sur le Rap US et les musiques étrangères ou encore ton podcast Featuring dédié aux légendes du Hip-Hop français. Pourquoi est-ce important pour toi de transmettre tes expériences et ton savoir de la Culture Hip-Hop à travers tes différents contenus ?

D : Parce que je trouve qu’avec Internet, bizarrement, on oublie notre propre Histoire. Les gens ont accès à tout mais ne cherchent rien. Des fois, t’entends des conversations : “Je viens de découvrir ce morceau, il est chaud !” / “Mais t’es malade, c’est à l’ancienne, il est sorti le mois dernier !” Le mois dernier c’est “à l’ancienne” ? Si une personne se moque de l’autre parce qu’elle est en retard d’un mois, image les histoires d’il y a 10 ans ? Je suis là pour rappeler toutes ces histoires et surtout, montrer à quel point tous ces acteurs du Hip-Hop sont extraordinaires. Si t’es un jeune d’aujourd’hui et que je te raconte l’histoire d’un mec d’il y a 20 ans, tu peux ne pas être intéressé. Mais si je te montre à quel point il est extraordinaire avec des anecdotes folles, cette personnalité devient intemporelle. Par exemple, j’ai sorti récemment une vidéo sur Pusha T et j’ai reçu un tweet dans lequel on m’a dit : “Je n’aimais pas ce rappeur à la base. Ton storytelling m’a fait tenir donc j’ai été au bout de la vidéo puis j’ai écouté le premier album de Clipse et c’est un truc de ouf en vrai !” Ça, c’est une victoire pour moi, et surtout, pour la Culture Hip-Hop.

 

J’étais Là – 30 ans au coeur du rap, l’autobiographie de Driver co-écrite avec le journaliste Ismaël Mereghetti, aux éditions Faces Cachées — Crédit photo : @cmichalet sur Instagram

H : Tu es également Proviseur et Professeur du talk show La Récré aka la réunion inédite d’animateurs de plusieurs médias #sanslanguedeboiva #sanslanguedefer ! Quelle est votre vision pour ce format qui aborde des sujets de fond de l’industrie de la musique, en toute transparence ?

D : Déjà, on a la chance de ne pas avoir de grosse structure derrière qui nous aurait sûrement censuré ou qui aurait filtré certains propos etc. On parle des coulisses de l’industrie donc si t’es un jeune artiste qui veut comprendre le milieu, La Récré c’est fait pour toi ! D’ailleurs, je reçois beaucoup de messages de remerciements et c’est super important car il y a beaucoup de gens qui entrent dans l’industrie de la musique les yeux fermés, qui signent leur contrat sans le lire et qui se plaignent de leur situation quelques années plus tard. Notre but est d’alarmer les gens : sachez que tout n’est pas rose mais il y a des solutions. On fait en sorte de choisir des thèmes de débat qui poussent les invités et l’audience à réfléchir. Je suis content d’animer cette émission car plus jeune, j’aurais aimé avoir un contenu comme ça, ce qui m’aurait fait gagner du temps.

On set avec Driver – Crédit photo : @cmichalet sur Instagram

H : Autre casquette non négligeable : tu es considéré comme “le Maire de Sarcelles”. Qu’est-ce que le 95200 représente pour toi ?

D : C’est toute ma vie ! J’y suis né, j’y habite encore, j’ai jamais déménagé de la ville. J’ai vu plusieurs décennies de personnes arriver, rester, partir… Et, en vérité, Sarcelles m’a fait. On dit souvent que t’es éduqué par tes parents mais quand tu sors de chez toi, ce que tu vis dehors t’aide à te construire aussi. Il y a tes parents, l’école et la rue. Tout ce que je fais aujourd’hui, c’est grâce au 95200. Cette ville représente tout pour moi.

H : Pour rebondir sur le code postal de la ville, comment avais-tu reçu la sortie de l’album 95200 du Minister A.M.E.R à l’époque ?

D : C’est mon album de Rap français préféré de tous les temps et ça ne changera pas ! (rires) L’album est sorti en 1994, c’est comme si tu demandes à un jeune de Compton comme il a accueilli Straight Outta Compton de N.W.A. en 1988. Dans ce projet, Passi et Stomy racontent notre réalité de l’époque, ils ont notre style vestimentaire, ils citent des rues qu’on fréquente, des gardiennes qu’on connaît, le nom d’un policier qui habitait au quartier… Cet album, c’est nous.

Nike Air 3 LE à mes pieds – Crédit photo : @cmichalet sur Instagram

H : Parmi tous tes projets, tes albums, tes voyages, tes rencontres, tes anecdotes… quel est l’élément dont tu es le plus fier ou le plus marquant à date ? Pourquoi ?

D : Mec, j’ai rencontré Suge Knight ! Tout le reste passe derrière. (rires) Je l’ai rencontré précisément au moment où il sortait de prison après la mort de 2Pac, dans un club à Los Angeles. Il a débarqué avec une équipe de Latinos, j’étais comme un ouf mais on m’a très vite fait savoir que je ne pouvais pas aller lui demander une photo comme ça… Un gars de son équipe m’a fait attendre pendant un moment avant de m’appeler pour prendre la photo. Finalement, on l’a faite et mon pote qui a pris la photo me dit que Suge a fermé les yeux… Du coup, on lui dit et il répond : “Ouais, j’ai fermé les yeux et je vais encore fermer les yeux si tu reprends une photo.” De là, on se regarde avec mon pote et on se dit : “C’est quoi cette histoire ?” Mais c’est Suge Knight, on va pas l’embrouiller ! (rires) Ensuite, il part et je le suis pour lui dire que je suis fan de Death Row, que j’ai acheté tous les albums du label etc et lui, il en avait strictement rien à faire… Je voulais à tout prix échanger avec lui et au final, j’ai l’idée de lui parler du gang auquel il appartient et là, il devient plus réceptif, il m’invite à sa table, me propose un verre et on enchaîne sur une discussion de 20 minutes sur les gangs aux US et les quartiers en France !

Cette rencontre avec Suge Knight est vraiment ma meilleure anecdote aux US. C’était trop !

J’étais Là – 30 ans au coeur du rap, l’autobiographie de Driver co-écrite avec le journaliste Ismaël Mereghetti, aux éditions Faces Cachées – Crédit photo : @cmichalet sur Instagram

H : Tu as récemment sorti ton autobiographie J’étais Là – 30 ans au coeur du rap, co-écrite avec le journaliste Ismaël Mereghetti, aux éditions Faces Cachées. Pour ne pas spoiler les lecteurs, on va juste parler de la cover que j’aime particulièrement. Peux-tu nous en dire plus sur la conception et le choix de cette cover réalisée par Mister Fifou ?

D : Déjà, je rappelle que Fifou est une référence dans le milieu du Rap français en tant que D.A. et photographe. J’avais déjà travaillé avec lui sur plusieurs projets auparavant. Le concept de la cover fait référence au tableau des enquêtes criminelles aux US, avec une multitude de photos accrochées qui permettent d’avancer sur chaque affaire. Le but était de mettre une série de photos emblématiques qui retracent mon parcours et le titre J’étais Là : bien évidemment, celle avec Suge Knight, la cover de mes 2 premiers albums, une avec Sophie Favier… Et on a aussi ajouté des photos de moments où je n’étais pas là mais que j’aurais voulu vivre comme Biggie, 2Pac et Suge en voiture etc.

On set avec Driver – Crédit photo : @cmichalet sur Instagram

H : Si tu devais ajouter une photo à la cover, laquelle choisirais-tu ? Pourquoi ?

D : Malheureusement, je n’ai pas assez documenté le début de mon parcours parce qu’à l’époque, il n’y avait pas de smartphones, de réseaux sociaux etc donc c’était plus compliqué. Pour répondre à ta question, avant de signer en maison de disque, j’ai fait un concert à Sarcelles qui a fait du bruit en région parisienne. Je suis arrivé au concert dans un caddie, des potes le poussaient et je rappais dedans ! D’ailleurs, je rappais déjà “Roule avec Driver” ! (rires) J’aurais aimé immortaliser une photo de ce concert sur la cover du livre.

H : Que peut-on attendre de Driver dans les mois à venir ?

D : Un EP qui s’appelle Pour Toujours, prévu en mai 2022.

Dédicace de mon exemplaire de J’étais Là – 30 ans au coeur du rap, l’autobiographie de Driver co-écrite avec le journaliste Ismaël Mereghetti, aux éditions Faces Cachées – Crédit photo : @cmichalet sur Instagram